Portraits Mouv’outremer – La Réunion : Jules et Siva, quand la communauté est une force

Echanges croisés avec Jules Dieudonne, REZOLA, service d’électromobilité en autopartage et Siva Grondein, SIVA INDUSTRIE, traitement à la vapeur pour éliminer la mouche des fruits

Qui êtes-vous ?
Jules
Ma mère m’a dit un jour : sois malin, si tu n’es pas malin, sois curieux et si tu n’es pas curieux, sois paresseux ! J’ai appliqué à la lettre ce que disait ma mère et je suis donc un curieux de nature. Ce qui me motive, c’est comment on peut faire bouger les lignes. J’ai une formation d’ingénieur chimiste, j’ai beaucoup travaillé dans la canne à sucre, ce qui m’a amené assez naturellement à m’intéresser à la diversification agricole et à inventer ce qu’on appelle la quatrième gamme, c’est-à-dire les fruits et légumes prêts à l’emploi en sachets plastiques. Malheureusement, à l’époque, on ne se posait pas la question du plastique. Et ce conditionnement permettait aux jeunes ménages réunionnais de s’abstenir de laver les légumes et de les préparer tous les jours. Ce projet démontrait aussi qu‘on était capable de diversifier la production agricole par rapport à une monoculture canne qui était prédominante à La Réunion dans les années 1990.
Siva Je suis ingénieur en certification et j’ai travaillé au sein de plusieurs structures, y compris en tant que consultant, pour l’accompagnement et la mise en place des normes QHSE (qualité, hygiène, sécurité, environnement) à La Réunion, à Mayotte, aux Caraïbes et en Métropole. Un jour je suis allé voir un importateur pour acheter un fruit que j’adore : le mangoustan. Il m’a expliqué que ce fruit mythique ne pouvait pas être importé à La Réunion. Je lui ai dit en blaguant que si lui n’essayait pas d’importer ce fruit magique, j’allais m’y coller. Il m’a répondu assez sèchement que si quelqu’un comme lui, avec 30 ans d’expérience, n’avait pas réussi, pourquoi un petit jeune sorti de nulle part y arriverait ! Ça a déclenché un défi en moi, et six mois plus tard je me suis retrouvé à commercialiser ici à La Réunion ces fruits qui étaient jusque-là interdits. Aujourd’hui, je suis engagé à cent pour cent dans ma jeune entreprise, SIVA : Solutions Innovantes de Valorisation Agricole.

Siva, pouvez-vous nous en dire plus sur ce projet ?
Siva En 2019, à cause de la mouche des fruits, plusieurs fruits tropicaux ont été interdits d’importation en Europe. Il fallait trouver une solution innovante pour pouvoir relancerl’exportation de nos fruits. C’est ce projet que j’ai présenté dans le cadre de Mouv’outremer : un traitement par vapeur d’eau qui élimine la mouche sans abimer les fruits. Ce qui est intéressant, c’est que cette solution est mise en place dans un cadre collectif et sera ouverte à tout acteur : les producteurs, les exportateurs, les filières agricoles… C’est un modèle déconcentré. On ne sera pas l’opérateur par excellence, on sera un intermédiaire qui apporte une solution. Le conditionnement des fruits se fera, comme auparavant, chez les exportateurs ou les coopératives qui le peuvent. Mais les petits producteurs qui n’ont pas les moyens de conditionner leurs fruits pour les exporter vers des clients potentiels en Europe auront la possibilité de le faire dans notre lieu de conditionnement. L’objectif, c’est vraiment de rendre cette solution accessible à l’ensemble des acteurs aussi bien professionnels que particuliers. L’enjeu de notre démarche est aussi la diversification des cultures.

Jules, quel projet avez-vous présenté dans le cadre de MO ?
Jules
Après la création de la quatrième gamme, j’ai été fonctionnaire territorial et je me suis occupé du projet de tram train de la Réunion pendant 7 ans puis du projet d’autonomie énergétique de la région Réunion. Ces deux expériences-là m’ont amené à un constat amer, c’est qu’il n’y aurait pas de solution performante en termes de mobilité durable à la Réunion par vote d’accord ou de vision partagée par les élus locaux. Près de 400 000 véhicules sont en circulation dans l’île et tous les ans cela augmente de 29 000 à 35 000 véhicules immatriculés ! Et malheureusement, les transports collectifs ne sont pas satisfaisants, puisqu’aujourd’hui encore la voiture est deux fois plus rapide que le bus ! Les Réunionnais sont condamnés à utiliser un moyen de transport individuel et à s’endetter pour acquérir un véhicule avec lequel ils font en moyenne entre 20 et 70 km par jour, c’est aberrant. Mon projet, Rezola, c’est de mettre à disposition du public une flotte de véhicules électriques en auto-partage. Ces véhicules seront alimentés par des producteurs locaux d’énergie solaire et gérés depuis un smartphone. Il suffit de s’abonner, de télécharger l’application et le téléphone devient la clé pour ouvrir et démarrer le véhicule.

Les difficultés qu’il rencontrait, c’était exactement ce que j’avais vécu quand j’avais lancé la quatrième gamme. Je me suis dit que si on échangeait et que je lui transmettais mon expérience, en toute humilité, ça pourrait l’aider à mener son projet et lui éviter quelques erreurs que j’avais commises à l’époque.

Jules Dieudonné

C’est assez éloigné du projet de Siva. Comment avez-vous été amenés à travailler ensemble ?
Jules
Quand Siva a présenté son projet à Mouv’outremer, je suis revenu 30 ans en arrière ! Les difficultés qu’il rencontrait, c’était exactement ce que j’avais vécu quand j’avais lancé la quatrième gamme. Je me suis dit que si on échangeait et que je lui transmettais mon expérience, en toute humilité, ça pourrait l’aider à mener son projet et lui éviter quelques erreurs que j’avais commises à l’époque.
Siva Ce que Jules évoque, ce n’est ni plus ni moins que la vérité de l’héritage néocolonial. Quand on essaye de mettre en place un projet, ici à La Réunion, on est toujours confronté aux problématiques de cette économie d’importation-substitution qui nous asphyxie. Même si les choses évoluent et que la société se modernise, certaines difficultés perdurent. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai candidaté à Mouv’outremer. Je voulais rencontrer d’autres acteurs et constituer un réseau d’échange qui nous apporterait de l’énergie. L’Énergie c’est vital pour faire face à une situation complexe. Le réseau d’échange qu’on a construit à travers Mouv’outremer, y compris avec des gens de Mayotte, doit nous permettre de nous émanciper de ce système néocolonial.

C’est une des raisons pour lesquelles j’ai candidaté à Mouv’outremer. Je voulais rencontrer d’autres acteurs et constituer un réseau d’échange qui nous apporterait de l’énergie. L’Énergie c’est vital pour faire face à une situation complexe

Siva Grondein
Les Mouvers Réunionnais réunis lors de la remise de certificats – Juin 2022

Qu’est-ce que Mouv’outremer vous a apporté ?
Jules
Notre situation, si on n’avait pas eu Mouv’outremer, serait comparable à la solitude du coureur de fond ! Tu fais une course, tu es tout seul et tu ne peux compter sur personne. Avec Mouv’outremer, tu te dis : « en fait, on est tous des coureurs de fond, on est tous à penser qu’on peut courir seul, mais si on court ensemble on pourra aller bien plus loin. On court tous dans la même direction, autant mettre nos solitudes en commun. » Mouv’outremer nous a fait prendre conscience qu’ensemble on est plus forts. Ça encourage le partage, l’entraide et la transmission. Quand on court seul, on dépense beaucoup d’énergie et on en perd les deux tiers. Quand on court ensemble, l’énergie qu’on a perdue par combustion, on peut la récupérer par conviction. C’est beau ce que je dis, non ? (rires) Au cours de la form’action, j’ai aussi découvert des outils et des façons de faire qui était loin de ma culture personnelle de créateur d’entreprise. Nos formateurs nous ont initiés à des façons de voir et d’éclairer nos projets qui n’étaient pas forcément les nôtres initialement.
Siva C’est un privilège d’avoir des cours dispensés par une école internationale reconnue. Les cessions et les groupes de travail étaient très enrichissants, notamment les échanges concernant les outils de management. Cette form’action nous a donné des compétences qui sommeillaient peut-être en nous mais n’étaient pas assez développées. Ça nous a permis de nous poser les bonnes questions, de structurer un peu mieux nos projets et de les pitcher différemment, avec plus d’assurance. Et aussi de se remettre en cause quand il le faut. Avec les Mouvers, nous avons parcouru un chemin commun, chacun avec nos différences, nous avons créé des liens, parfois même des liens d’amitié, et ça, ça n’a pas de prix.

Qu‘est-ce que vous attendez de la communauté ?

Jules Avec Martine Nourry et Patrick Ouriaghli, et tous les autres participants de Mouv’outremer, nous sommes des « conspirateurs du futur » ! On se demande comment on peut améliorer le futur et faire en sorte que les expériences des uns servent aux autres. À La Réunion, nous avons une devise : in min i lave lot, tu as besoin d’une main pour laver l’autre. C’est notre façon de dire qu’on est solidaire. Mouv’outremer, c’est l’occasion de la mettre en application. Ce que j’attends de la communauté, c’est donc une entraide un peu personnalisée et une culture de groupe. Au lieu d’être des coureurs de fond, faisons une course relais. Quand tu n’as plus de souffle, un petit coup de fil et ça repart ! C’est ça dont on a besoin.
Siva C’est réconfortant de faire partie d’une communauté d’acteurs. Quand j’ai appris que Jules et moi on n’habitait pas loin, ça avait un côté encore plus rassurant. La cohésion qui a été créée doit être entretenue. Il y a eu une étincelle grâce à Mouv’outremer. Maintenant il faut continuer à l’alimenter pour en faire un véritable feu de camp afin de nous réunir tous autour de ce feu et qu’on puisse réfléchir ensemble et partager nos expériences. C’est grâce à ça qu’on peut sortir la tête de l’eau pour se développer. Ce qui a été construit, il ne faut pas que ça s’essouffle. Il faut multiplier les échanges et les prises de contact pour animer le réseau. Les référents comme Martine animent des discussions et partagent des informations sur WhatsApp, on suit ce que font les autres, on peut interagir. Demain, ce qui serait intéressant, c’est de se voir périodiquement pour échanger.

Un mot pour définir votre expérience Mouv’outremer ?
Jules
Présence. À cause de la crise sanitaire, la form’action a eu lieu en distanciel. C’est dommage, mais malgré tout, c’est le mot « présence » que je retiens.
Siva Cohésion. La cohésion, c’est ce qui a créé une émulation entre nous.

Session en ligne entre Mouvers Océan Indien – Novembre 2021

Un souhait ?
Jules
J’ai eu la chance de passer à Paris au mois de mars et de rencontrer une partie de l’équipe Mouv’outremer. Ce serait bien de créer un hub des outre-mer en présentiel. On saurait que si on y va, on aura peut-être l’opportunité de rencontrer quelqu’un qui a fait Mouv’outremer Antilles, Guyane, Guadeloupe ou qui vient de Mayotte ou de Nouvelle Calédonie… On pourrait se retrouver là, échanger et se donner quelques nouvelles en chair et en os !

REZOLA :

SIVA INDUSTRIE : page web // vidéo explicative

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